I. Le Tafilalet

Publié le par brahimi

 

                                   

       ...J’ai vécu toute mon enfance au Tafilalet. Il s’agit d’une région à la fois riche par son histoire, et pauvre de par sa nature. Notre oasis de Goulmima est une des plus belles du sud du Maroc. Il s’agit d’une vallée encaissée, irriguée par un filet d’eau pérenne, l’oued Ghéris.

 

           Quand vous venez d’Errachidia, la capitale provinciale, et que vous avez parcouru 60 km, vers l’ouest,vous tombez subitement sur un immense canyon, une dénivellation admirable qui met à vos pieds une immense palmeraie et une plaine sablonneuse à perte de vue. Le mirage vous tente, le vertige vous gagne. L’oued Ghéris a fait son chemin à travers les siècles en descendant brutalement des cimes du Haut Atlas, pour irriguer cette terre fertile que nos parents et grands-parents ont disputé à la nature sauvage et aride de cette plaine désertique. Sur la route, d'Errachidia à Goulmima, il n’y a pas d’eau, pas de verdure, pas d’arbres. Rien que du sable et des pierres, "chih ou rih”, comme on dit d' habitude pour décrire le désert. Pourtant la vie n’est pas totalement absente sur ce plateau dénudé et désertique. Le touriste s’y arrête de temps à autre pour y admirer une caravane de chameaux ou un troupeau de chèvres. Le temps de prendre quelques photos souvenirs. Si vous venez de Tinghir par Ouarzazate, c’est un peu la continuité des paysages, d’oasis en oasis, jusqu’à la falaise blanche qui borde l’Aghembou. Au moment de la « pacification », les troupes d’occupation sont venues par là. Nous étions dominés et à portée de canon. La résistance n ‘a duré que le temps de retarder l’avancée inexorable des légionnaires. Non sans pertes des deux côtés, dans une des plus meurtrières batailles de l’occupation du sud du Maroc. Notre tribu forte de quelques centaines de fusils ne pouvait tenir sous le déluge de bombes qui s’abattaient sur la population civile. Ma mère me disait que les gens de notre douar s’étaient réfugiés dans les grottes creusées dans la falaise de l’oued Ghéris. Mais elles ne pouvaient pas contenir toute la population. Nous étions des gens de la plaine. Il fallait se soumettre. Certaines familles avaient rejoint la tribu des Ait Atta qui ne voulait pas se soumettre et continuait la résistance sous l’autorité du Caïd Assou ou Baslam. Cette épopée se termina par la prestigieuse bataille de Bougafer qui mit fin aux hostilités dans le sud-est du Maroc. A la pacification succéda l’occupation puis l’exploitation. Notre région n’avait rien à offrir, en dehors de son histoire qui n'intéressait personne. Mais il fallait la mettre à genoux pour avoir la paix, car la dissidence contre l'ordre établi la rendait ingouvernable.

 

           Par un bref rappel de l’histoire le Maroc faisait l'objet de convoitises coloniales depuis le début du 19e siècle. Tlemcen, ville toute proche qui avait des relations de commerce et de négoce avec notre région, fut occupée par les troupes françaises en 1836 après qu’elles en eurent délogé le dernier gouverneur marocain, Mohamed ben Hamri, qui avait succédé le 16 août 1831 au Wali Moulay Ali, cousin du Sultan chérifien Moulay Abderrahman. Par la convention de Tafna, le 27 mai 1844, Tlemcen ville marocaine fut abandonnée aux Français. Oujda fut occupée à son tour le 22 juin 1844, mais pas pour longtemps, car la bataille d'Isly le 14 août 1844 régla les limites frontalières entre le Maroc et l'Algérie,de l'Oued Kis à Taniet Sassi (traité de Lalla Maghnia du 18 mars 1845).Le Maroc commençait à perdre du terrain en étant coupé de ses provinces du sud - est de Gourara et de Tidikelt. Dans le nord du Maroc, l'armée espagnole occupa le 6 février 1860 la ville de Tétouan pour ne pas rester en dehors du conflit et pour se préserver sa part du gâteau. Un peu plus tard, en 1880 la conférence de Madrid internationalisa le problème du Maroc.

    

En 1873 Moulay Hassan 1er succéda au sultan Sidi Mohamed ben Abderrahmmane. Son règne dura 21 ans au cours desquels ce souverain intrépide essaya de redresser la barre et de protéger le Maroc des convoitises européennes. Il fut l'exemple d'un sultan engagé, entreprenant et intelligent. Les historiens disaient de lui qu'il avait son trône sur son cheval. Il était infatigable et parcourait le Maroc de long en large et du nord au sud pour mettre fin aux velléités des uns et des autres afin de pouvoir se consacrer à la protection de l'intégrité territoriale face aux convoitises étrangères de plus en plus gourmandes. Mais l'enjeu était plus grand que sa détermination. L'Europe était beaucoup plus en avance que le Maroc, pays proche mais enfermé sur lui-même.

 

En 1894, le jeune Sultan Moulay Abdelaziz succéda à Moulay Hassan Ier. Tout bascula très vite. La France et l 'Espagne se chargèrent, par l'acte du 18 juin 1904, de la police des ports marocains sous prétexte que leurs ressortissants négociants n'étaient plus en sécurité dans nos villes portuaires. Après l'assassinat de Mauchamp, la ville d'Oujda fut de nouveau occupée le 29 mars 1907 sous le même prétexte d'insécurité. Le 5 août 1907, Casablanca fut bombardée, prélude à la campagne de la Chaouia. Moulay Hafid fut proclamé Sultan le 16 août 1907 à Marrakech. Le 30 mars 1912, le traité du protectorat fut signé à Fès. Ce fut un traité léonin auquel nos parents isolés derrière la barrière montagneuse et difficilement franchissable du Haut Atlas ne comprirent rien. Car, durant toute cette période d'incertitudes et de tractations, alors que le pouvoir central s'efforçait de reprendre la maîtrise des événements, des chefs locaux se disputaient le Tafilalet qu’ils mirent à feu et à sang sous l’œil débonnaire d’un Makhzen impuissant et dépassé. Un prétendant imposteur se disant chérif sous le nom de Moulay M’hamed parvint à rallier à sa cause quelques fusils et occupa la casbah du Sultan Moulay Slimane, la dévasta et incendia la plupart des ouvrages de la bibliothèque du Makhzen. Les descendants du Sultan Moulay Rachid furent à leur tour disséminés, ainsi que la plupart des oulémas, des cadis, des chorfas et des notables. Grâce aux services d’un aventurier, nommé Ba Ali, originaire de Tazarine, Belkacem venu de la plaine des Angads pour poursuivre le jihad parvint à conquérir tout le Tafilalet et à y semer la terreur. Chaque fois qu’il mettait pied dans une oasis, les gens devaient lui prêter allégeance. Les familles qui ne se soumettaient pas étaient pillées. Les notables étaient soufflés par les canons et leurs épouses étaient vouées à l’esclavage. Notre tribu des Aît Morghad qui était restée fidèle au sultan légitime en fit les frais par la perte de plusieurs de nos familles prestigieuses, notamment les Ait Sekou ou Bouch et leurs compagnons qui furent les uns après les autres soufflés par les canons sur la place publique de la localité de Jorf. Le vénéré chérif et cheikh Sidi Ali, chef de la Zaouya Derquaouya de Tinjedad, subit le même sort après avoir reçu l’aman(.1) Il fut lui aussi soufflé par le fût du canon auquel on l'avait ligoté. Quelle barbarie!

 

Cette sombre époque qui a commencé au début du siècle juste après la mort du Sultan Moulay Hassan Ier se poursuivra dans le Tafilalet jusqu'en 193O. Elle avait en partie justifié l’occupation du Maroc en général et de notre région en particulier. Nos parents et grands-parents n’ont jamais renié l’autorité du Makhzen. Nous sommes une région du Makhzen puisque c’est de chez nous qu’est partie la dynastie alouite qui a remplacé la dynastie saâdienne. A’ la fin de son règne, le Sultan Moulay Hassan Ier est venu avec sa harka(2) dans le Tafilalet et a été reçu en grande pompe par les tribus des Aït Izdeg, des Aït Atta et des Aït Morghad(3). Certaines personnes âgées se souviennent par ouï-dire de son passage à Magamane, la source de l’Oued Ghéris où son armée a bivouaqué(4) pendant plusieurs jours. Moulay Hassan Ier avait mis de l’ordre dans le Tafilalet en arrêtant les brigands et les coupeurs de routes. Après sa mort qui survint dans la Chaouya, à son retour à Rabat, en passant par le col du Tichka, la dissidence s’installa de nouveau et se termina par la guerre civile. La plus mauvaise de toutes les guerres, la guerre ethnique, la guerre fratricide, la guerre de la honte, celle qui dégrade les peuples et les fait reculer d’un siècle. C’est pour cela qu’enfin de compte, disait mon père, le Protectorat aura au moins servi à nous débarrasser de la sédition et de la guerre civile, car nous voulions vivre en paix.

 

Les choses ont beaucoup changé depuis. Mais les guerres ethniques demeurent vivaces, en Afrique, en Europe, en Amérique latine, en Asie. Presque aucune partie du monde n’est épargnée. Ces guerres ressemblent à s'y méprendre à des épidémies qui partent et qui reviennent. Car personne ne peut empêcher les incidents et les accidents de l'histoire.Mais le temps de la colonisation et de l’occupation est révolu. Si les gens s'entre-déchirent, comme ils l'ont fait au Rwenda, au Zaïre ou ailleurs et s’entretuent à coups de machettes, la communauté internationale n’y peut rien. Le mécanisme d’intervention est trop long, trop coûteux et peu efficace. Les Nations Unies ne comprennent pas grand-chose à nos querelles. Le Conseil de Sécurité se perd souvent dans les dédales de nos coutumes et de nos traditions. Les canevas juridiques sur lesquels on s’appuie pour justifier les résolutions ne conviennent pas souvent à notre façon de concevoir la vie en collectivité. Je parle des pays pauvres d’Afrique. Il n’est pas possible de niveler le monde, car les cultures sont différentes, les traditions multiples et encore vivaces, Le tribalisme n'a pas encore dit son dernier mot. Chaque pays a sa spécificité même si des fois nous essayons de rassembler les peuples pour créer des communautés...                   

                                 

 N.B. Extrait de mon récit autobiographique intitulé "Au  service de l'Etat", récit et témoignage, publié aux Editions Marsam de Rabat (Maroc) en 2005.

          

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



(1) L'aman: le pardon et l'assurance.

(2) Harka: armée du Sultan.

(3) Ait Morghad: une des principales tribus berbères du sud-est du Maroc. Elle fait partie de la confédération des Aït Yaf El Man ce qui veut dire "les gens qui ont trouvé la paix"

(4) _Récit du docteur Linars "Voyage au Tafilalet avec le Sultant My Hassan premier en 1813" pages: 42-43-441255045oued-gheris-jpg.jpg

 L'Oasis de Goulmima où je suis né et où j'ai grandi

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