La route qui tue

Publié le par brahimi

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Les accidents de circulation constituent pour notre pays, autant que pour d’autres de la région, une hécatombe où chaque année nous enterrons plus de quatre mille morts et où plusieurs milliers de victimes graves perdent l’usage de leurs membres au point de devenir à vie des personnes handicapées à la charge de leurs familles, souvent de condition modeste.

 

La cause principale de ces sinistres n’est autre en général que le non respect du code de la route et en particulier les excès de vitesse. La télévision qui nous en informe chaque soir, n’oublie pas de nous montrer des photos ahurissantes prises sur le vif par les agents de la circulation routière, au moment des secours des victimes et de l’établissement des procès verbaux. Des photos choquantes qui devraient nous inciter à la modération et au respect de la loi, mais hélas vite oubliés, comme si cela ne concerne que les autres…Que faudrait-il alors faire pour arrêter ce fléau ? Attendre que la vie soit ôtée à un de nos proches, pour se rendre compte d’un  désastre national.

La loi à elle seule ne suffit pas devant un tel péril, l’éducation du fait qu’elle ne touche pas l’ensemble de la population, ne peut que l’atténuer. Il s’agit à mon avis d’aller plus loin en besogne. Tant qu’il n’est pas mis fin au système des agréments de transport public et surtout ceux  qui accordent des lignes de plus de trois cent kilomètres aux rentiers qui vivent de la vie des usagers de ce transport, le problème persistera inexorablement.

 Notre pays a réussi des avancées spectaculaires dans un certain nombre de domaines, grâce à la volonté politique de tout un peuple et voilà qu’il cède dans ce domaine qui enlève la vie ou la rend invivable à cause des mutilations, des hospitalisations et de la perte du travail, en un clin d’œil et des fois en plein sommeil ! Pourquoi alors ne pas créer une commission de plus sur la question, comme celle qui a libéré la femme dans le cadre de la Moudouana, ou celle relative à la réforme de la justice ou encore celle qui planche actuellement sur la régionalisation avancée ? Pourtant toutes ces questions aussi importantes soient-elles, n’enlèvent pas la vie  et ne créent pas autant de désordre dans notre jeune société ?

 Il suffit tout juste d’un texte législatif ou même règlementaire, accordant un délai d’un an par exemple, pour s’organiser en sociétés spécialisées pour le transport public de voyageurs, soumises à un cahier de charge qui exige obligatoirement une formation pour les conducteurs, sanctionnée par un examen rigoureux, des véhicules neufs en nombre suffisant selon la distance, des salaires valables pour le personnel et des conditions humaines de travail pour éviter la course entre les chauffeurs etc… Car le code malgré sa rigueur, le taux élevé des amendes et même les sanctions pénales ne viendront pas à bout de ce désastre. Car à mon avis la sanction pénale aussi dure soit-elle n'est pas suffisante pour améliorer la situation. Le secteur du transport public, par cars et taxis gagnerait à être modernisé, pour être mieux contrôlé. Il y a une multitude d'intervenants: propriétaires d'agréments, locataires d'agréments, syndicats par dizaines incontrôlables, intervenants de tous genres, chauffeurs et chauffards mal payés et mal habillés, plusieurs contrôleurs routiers, du gendarme au policier agent de la circulation routière, motards, radaristes à l'affût, contrôleurs du ministère de l'équipement et des transports. Comment parvenir à gérer tout ce monde et à le contrôler. Et à la fin il y a la justice, les avocats, les compagnies d'assurance, les courtiers et une multitude de textes législatifs et réglementaires, de circulaires à y perdre son latin. Pourquoi alors ne pas s'aligner sur l'Europe en matière de législation et de règlementation, puisque nous cherchons à nous arrimer à elle, puisque la valeur de la vie humaine est la même partout?

La sanction pénale n'a jamais été la seule solution pour ramener un contrevenant à s'amender, elle peut seulement le dissuader de récidiver. Il faudrait à mon avis que chacun prenne ses responsabilités vis à vis du transport public, car cette question est devenue une affaire nationale!

 Et s’il faut sanctionner, il faudrait aussi sanctionner au moins moralement,  l’Etat, le gouvernement, les parlementaires et la société qui n’ont pas pu trouver de solution à ce problème, alors qu’en Europe, ce secteur s’est modernisé, des petits taxis au transport public des voyageurs, au point que la législation est la même pour tous les pays de l’Union, comme pour les fruits et légumes, les viandes, les productions d’articles, parce que les associations de consommateurs veillent et qu’on ne s’amuse plus avec la santé ou la vie des citoyens. Voilà une mise à niveau à laquelle nous serons tous sensibles, à laquelle nous applaudirons, car elle nous garantit la vie au lieu de la rendre précaire ou bout d’une route, d’un autoroute ou tout simplement d’une ruelle ...en plein centre urbain !.....

        Mohamed BOUFOUS  le 12/03/2010                        

N.B

Voici ce que j’ai écrit et retenu  sur ce sujet qui me tenait  et me tient toujours, tant à cœur, en 1965-1969 lorsque j’étais magistrat  du Parquet de Rabat et juge au Tribunal régional d’Agadir, alors qu’on examinait les affaires d’accidents  de circulation routière… Souvenirs émouvants, mais une réalité qui perdure.

 Extrait  du texte.

« J'ai assisté à plusieurs reconstitutions d'accidents de la circulation au cours de ma carrière judiciaire. Nous passions des heures à chercher le point de choc, les repères, les accidents de terrain, les bornes kilométriques. Nous recoupions les renseignements portés sur les procès-verbaux. L'enquête devait établir si la procédure suivie par la police de la route était conforme à la réalité car les avocats essayaient par tous les moyens de la mettre en doute pour convaincre le juge du contraire de se qui avait été écrit. S'ils n'y parvenaient pas ils remettaient cela à l'audience.

Certains avocats se ramenaient avec des jouets constitués de petites voitures, de panneaux de signalisation. On passait ensuite à la simulation de l'accident en se référant aux indications du procès-verbal. C'était à la fois sérieux et amusant. Peut- être que dans ce jeu toute une famille avait perdu la vie, mais il fallait déterminer la responsabilité des uns et des autres. C'était le bon vieux temps. Il n'y avait pas autant d'affaires et les magistrats étaient plus disponibles.

  Ayant eu à juger des centaines d'affaires d'accidents de la circulation durant toute ma carrière de magistrat j'ai acquis la conviction que l'excès de vitesse constitue la cause principale de ce drame national. La grande vitesse conduit inéluctablement à un accident. Vient ensuite l'état du véhicule, et enfin le respect du code de la route. Les conducteurs respectent de moins en moins le code de la route, ils n’ont plus peur du gendarme, surtout que l'Etat ne sévit pas suffisamment. Question de volonté politique.

 En Europe, les conducteurs savent à quoi s'en tenir à cause de la rigueur de la loi, alors que nous assistons à beaucoup de complaisance de la part des responsables dans notre pays. Les pouvoirs publics devraient imposer de lourdes amendes en cas de manquement. Le contrevenant s'en acquitterait au moyen d'une vignette ou d'un timbre quittance, la saisine du Tribunal ne se ferait qu'en cas de contestation. De telles amendes, tout en alimentant les caisses de l'Etat, ne manqueraient pas de dissuader ceux qui font de nos routes des hécatombes. A cause des accidents de la route, nous perdons plusieurs milliers de touristes qui craignent à juste titre pour leur vie et celle de leurs enfants. »

Extrait de mon ouvrage autobiographique intitulé « Au service de l’Etat », récit et témoignage, publié en 2005, aux Editions Marsam de Rabat, page 99.

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